Tout part de l’homme. De l’essence même du portrait dans lequel Georges Nadra extrait la matière de ses œuvres, dont le support est généralement du lin utilisé parfois à "vide" mais vu comme un "plein" dans ses compositions. Il y a surtout le peintre calquant sa propre mémoire à une lumière intérieure qu’il fait sienne. Il franchit les frontières, provoque une réelle attention de ce que devrait être la peinture : un autre regard. Entendre l’artiste, c’est aussi écouter son œuvre.

En 1983-84, il a peint la lumière de l’homme en difficulté dans un hôpital psychiatrique dans une ville en guerre. Il en est sorti une série de tableaux qu’il a nommé Les Visiteurs de l'hôpital de la Croix.

 

Plus tard au gré de ses résidences entre l’Angleterre, l’Italie, le Canada et la Suisse, il y a joint une « architecture infinie du portrait », sorte de voyage atemporel dans lequel respire une flamme intérieure, sans doute celle d’un visage, d’une émotion, d’une étreinte bordé par l’écran psychique de ses "story board" esquissés dans les replis de sa mémoire.

 

Depuis 1986, Paris est devenue son lieu principal de vie et de création où se mélange le contraste des influences et des mémoires. Un filtre, en quelque sorte, laissant passer une archéologie en demi-teinte de ce que l’on appelle plus communément la condition humaine. Une toile complexe, fragile, retorse, angoissée, donnant de la consistance à cette âme si instable qui transpire en chacun de nous. Sans aller jusqu’au rituel, la peinture de Georges Nadra semble vouer un pacte à la fois inviolable et ouvert aux aléas intrinsèques du portrait. Mieux encore ! Il se consacre à l’humain en relation avec l’espace. C’est autrement plus clairvoyant. Il passe au travers du mur qui nous habille. C’est un peu une bataille sans en être une. Il est en faction sans être une sentinelle. Il est à l’affût sans être un chasseur. Bien sûr ! Il aurait pu essayer d’autres genres. Pourquoi pas la guerre qu’il a connu au cœur d’un Beyrouth à feu et à sang ? « Je ne fais pas partie de ces artistes qui interprètent la guerre, affirme t-il, je considère que c’est un phénomène universel que l’on peut vivre sur place et à distance. » Pourquoi pas un paysage ? « Oui, le paysage de l’âme après avoir pénétré le portrait. J’ai toujours considéré que les yeux sont l’abstraction pure de l’humain. En vérité, la question qui se pose, c’est "qu’est-ce qu’il y a derrière le mur ?" Mon travail est totalement lié à la transparence. »

En effet, les tableaux de Nadra sont de longues autoroutes sillonnant les régions les plus reculées de la mémoire ; une mémoire collective dans laquelle s’entasse les archives d’un gigantesque road-movie. Ils peuvent être vus comme des captations de vie humaine, des icônes flottant sur des retables aux accents minimalistes, des bribes de gestes échappant à toute discipline. Ils peuvent être figés dans la matière : agglomérat de pigments, de grillages, de métaux, de bois, de fusain et de papier. Ils peuvent surgir en cours de réalisation et rappeler l’importance du cadrage dans lequel ils évoluent. Ce sont autant de particules de vies flottant dans un liquide amniotique, alors que son mur de briques rendu transparent finit par nous rendre l’infini, disons plus abordable.

Il lui est arrivé de s’intéresser au reflet par le biais du plexiglas, de mettre en opposition, comme le vide et le plein, le concave et le convexe comme dans Ombres insaisissables II, installation composée de vingt-huit pièces. « J’avais envie, dit-il, de ramener la peinture à l’idée de photo sans passer par le processus de la photo. » Ajoutons pour le coup son envie récurrente de perspective, d’harmonie qui selon lui « est faite de contradictions », d’allers-retours entre l’achevé/l’inachevé, l’horizontalité/la verticalité, l’apparition/la disparition, à vrai dire composée d’extrêmes en équilibre…Remarquons-là le numéro de funambulisme auquel se prête l’artiste. Il stratifie l’espace, le fait danser sur le fil instable de la mémoire, lui donne même un air à la fois ténébreux et délétère. Il faut croire que chez lui l’instabilité est humaine et attendrissante, elle semblerait être même vecteur de force avant d’être source d’inspiration. Il le sait d’autant plus que « la peinture est une cicatrice » qui ne referme jamais.

LA GENÈSE DE L’HUMAIN À L’INFINI

par Harry Kampianne, critique d'art