Les souffles chez Georges Nadra

par Guy SIOU-DURAND, sociologue, critique d'art et commissaire indépendant

 

Des paysages en mouvance

Certains paysages de dunes dans le désert changent constamment sous les souffles incessants des grands vents. C’est peut-être l’origine mythique des gestes et des textures, de la piction en espaces et matières, en couleurs et lumières chez Georges Nadra.

 

L’engouement du tableau à faire

Et il est ici question des regards de l’Autre qui complètent le tableau. Cet énoncé, décisif pour l’histoire de l’art contemporain, de Marcel Duchamp à sa célèbre conférence américaine (Houston, 1954) hante-t-elle le peintre, tous les peintres ?

 

Ou bien est-ce à l’inverse, une attitude existentielle, plaçant l’égotisme de l’artiste en situation de résistance contre l’unidimensionnalité des sociétés actuelles comme l’énonce Nicolas Bourriaud en écrivant « l’histoire de la modernité picturale est celle de l’individualisation de tous les principes, de l’accomodation de toutes les valeurs à des dimensions personnelles, de la transformation de tous les grands récits collectifs en mythologies singulières » (Nicolas Bourriaud, Formes de vie, L’art moderne et l’invention de soi (Denoël, 1999, p. 180)

 

Le vertige américain

Les récents séjours québécois du peintre (Baie-Saint-Paul en 1997 au Symposium de peinture Espace/Mémoire, Montréal en 1998 à la Galerie Han Art Contemporain et Québec en 1999, Trèves à la Galerie des arts visuels de l’Université Laval) sont, me semble-t-il prémonitoire d’une nouvelle production à la jonction de ses délires intimes et de l’apport des regardeurs.

 

Ce passage nord-américain inocule le vertige des grands espaces et des mouvances à sa peinture. Jusque là reconnue pour son intrigante matérialité, ce que Muriel Carbonnet a appelé « la puissance d’ordre des forces lorsqu’elles épousent la matière » (Exposition Georges Nadra Une certaine idée de la matière, Champfleuri, Champagne en Mont d’Or, novembre 1998), la peinture de Georges Nadra flirte avec les ondes et l’espace.

 

Sous l’effet pourrait-on penser d’une bourrasque nordique, les peintures de Nadra « s’installe » dans l’espace. Leur matérialité s’allège au profit de stratégies picturales qui vont à la rencontre des gens présents. L’exposition les enveloppent de tableaux en suspension comme ce fut le cas à Baie Saint-Paul, ou qui se métamorphosent en ondes sonores comme à Québec.

 

Saisies entre la brise et l’ouragan, ces extrêmes entre la caresse et la violence, ses peintures-matières non seulement frôlent les surfaces de la terre dont elles extirpent des imaginaires, mais encore elles font frissonner l’épiderme des humains.

 

Le regardeur, si cher à Duchamp et à ses épigones de l’art dématérialisé (land art, body art, happening et in situ), entre alors dans la peinture. Georges Nadra en fait lui-même son espace vital. Il devient, à la différence d’un Yves Klein qui orchestrait la théâtralité performative de ses monochromes, le corps en mouvement dans des structures « polyptiques » (Le Bateau Lavoir, exposition Polyptiques à la Chapelle du Carmel, Chalon-sur-Saône, mai 1999). Puis les fameux quadrillages qui, au contraire des logiques rationalistes, sous-tendent, transperce et désorganise sa matière peinte, deviennent des sites gestuels.

 

Séjourner dans la peinture

Les mytères conviviaux des continents africains – je pense à l’atelier du Bateau Lavoir où Picasso a peint les Demoiselles d’Avignon imbibé de l’énergie taboue des masques des premiers « magiciens de la Terre », et les frissons nord américains de l’invention de soi – j’imagine en surplus l’Amérique du Nord d’un Riopelle hanté par le gibier lumineux, se fusionnent poétiquement. Europe et Amérique, installation et performance dramatisent désormais les souffles opaques des peintures de Georges Nadra. Il m’écrit : « J’ai presque envie de vivre dedans, je l’ai fait d’ailleurs pour quelques moments…cela m’a permis de transmettre à l’œuvre son espace vital et de mieux la tracer. Ma peinture est liée essentiellement à la peau. Peau/Terre. Terre/Peau ».

 

La peinture des signes

Georges Nadra vit et nous convie à vivre le tourbillon et les vertiges d’œuvres qui deviennent de plus en plus des « architextures » picturales. Comme quoi les réflexions de Roland Barthes sur la zone inconnue liant piction et scription liant l’appel des sens au sens de l’art, trouvent ici matières à regards intenses.

 

Guy Sioui Durand, sociologue de l’art, Québec, juillet 1999

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