Pierre BRISSSET, critique d'art, Revue OEIL

 

De Nicolas De STAËL à Francis Bacon en passant par Pollock et Vieira Da Silva, il n'est point de peintres modernes ou contemporains, parmi les plus grands, qu'il n'admire ou n'ait admiré peu ou prou.

 

Et pourtant nous chercherions en vain dans l'oeuvre de Georges Nadra la moindre trace, le plus petit indice de l'influence d'un Bacon et s'il peut nous arriver de découvrir dans certaines de ses toiles quelque lointaine parenté avec De Staël, Vieira Da Silva, Szenes, ce grand "petit maître" aujourd'hui disparu, ou autres vedettes de l'abstraction lyrique des année 50, Georges Nadra saurait malgré ces trompeuses apparences très vite acquérir sa propre personnalité et ne plus être que soit même.

 

Parvenir à demeurer ou devenir soi-même en sachant oublier, plus ou moins consciemment, ses modèles et ses maîtres et grâce insigne, à ne savoir garder que la substantifique moelle de l'enseignement reçu à l'Ecole des Beaux-Arts de Paris.

 

Ecartelé entre deux cultures, Nadra, sans renier jamais ses origines, a su tout au contraire s'en souvenir, s'en inspirer pour unir étroitement l'orient et l'occident. S'enrichissant de leurs contrastes, il parvient à mêler dans son oeuvre sur toile et sur papier la même subtilité, le même raffinement tout oriental, toute en "technique mixte", huiles, acryliques, aérosols, collages, fibres de bois ou terres en poussières... La peinture d'un monde en formation où l'air et la terre, à la recherche de leur identité, tente dans la douceur ou la violence du pinceau de s'arracher les uns aux autres, se détacher les uns des autres pour s'organiser et se faire paysages où, dans une lumière aurorale sans chaleur, les ocres et les bruns, les bleus, les gris de toutes nuances teintés parfois de roses impondérables ou griffés de sanguines deviennent roches stratifiées aux parois vertigineuses, sables fuyant à la poursuite de l'horizon, mers tumultueuses aux creux étourdissants ou bien ciels immenses balayés des nuées capricieuses.

 

"Ce sont les regardeurs qui font les tableaux", a écrit quelque part Marcel Duchamp. Sans doute, mais faut-il encore apprendre à regarder. Savoir regarder.

 

Plus qu'aucune autre, peut être, l'oeuvre de cet artiste demande, exige une telle démarche, un si louable effort. Regardez-la; et en sachant la regarder, vous découvrirez alors, mais alors seulement toute la difficile, la secrète, la mystérieuse beauté d'une peinture qui ne saurait se révéler et se livrer qu'à ceux qui l'auront réellement méritée.

 

C'est ça la vraie, l'authentique beauté!

 

Pierre BRISSET

2 avril 1991