Georges Nadra et la vision oblique

Giorgio Segato, critique d'art

Georges Nadra est un vrai peintre qui traite la couleur comme la matière vive et pulsionnelle de son expérience existentielle; magma dense et incandescent qui tente de se frayer une voie vers la surface gelée par un blanc calciné.

 

 

Dans un même temps, les matières de ses techniques mixtes sur toiles ou sur papiers se confondent avec les couleurs et l'atmosphère de ses visions, de ses rêves et de sa mémoire la plus immédiate, jusqu'aux couches les plus lointaines, englouties dans l'abîme sans fond de l'âme collective. Sa peinture est surtout l'expression d'un désir, d'un besoin, d'une nécessité intérieure et vitale, d'une recherche parfois exaltée. Elle restitue, au delà du réel objectif, et à travers des gestes explicatifs, le regard oblique de la poésie, qui permet la perception des fragments d'une vérité appartenant à l'autre réalité, celle des tissus tendres et mobiles du terrain vague de la psyché, de la complexité parfois effrayante de l'héritage biologique : mosaïque extraordinaire de relations, de circonstances, de combinaisons et de coïncidences.

 

Ses toiles les plus récentes ressemblent aux vieux murs, lieux de mémoire débordant de voix, de signes, de symboles, de gommage ou de grattage, de graffitis. Sur ces murs, érigés en métaphores du réel impénétrable et insaisissable, le temps a déposé plusieurs stratifications de voix, d'odeurs, de bruits, de figures, de traces de vie et de pensée. Les différentes couches qui composent la surface, s'embrouillent sous l'effet des phénomènes naturels (soleil, pluie...) et par les interventions occasionnelles des artistes de la rue: enfants, jeunes contestataires, gens du troisième âge qui laissent leurs empreintes, leurs signatures, pour fixer des points de repère dans un contexte urbain de plus en plus anonyme.

 

En effet, l'actualité, le goût du jour, les exigences du quotidien, relayant l'action des variations atmosphériques, effacent progressivement le contenu des mémoires en passant une main blanche sur les signes, les signatures et les graffitis. L'actualité requiert une constante remise à neuf, offrant quotidiennement sa page vide, propre et blanche, qui s'apprête à recevoir, dans les espaces aménagés pour son déploiement, les nouveaux messages publicitaires, politiques, de censure, de communication collective de plus en plus emphatiques, et pompeux au point de perdre toute signification. Elle crée et entretient un semblant d'ordre, chimérique et illusoire, où la communauté est forcée de se trouver une identité en se conformant aux propositions et en répondant aux signes et sollicitations suggérés, qu'ils soient politiques, sportifs, publicitaires ou bien affichant des produits de consommation.

 

Mais l'artiste "gratte" la surface et la transcende soupçonnant sous le blanc calciné des murs et de sa propre mémoire un monde toujours vif et palpitant. Il découvre des traces, des parcours, des fragments, des rythmes tout à fait différents appartenant à la mémoire collective mais émanant d'une expression et d'un langage individuel ; il retrouve et reconnaît également ses propres empreintes.

 

Il sait bien qu'il ne pourrait restituer au "mur" de sa conscience, dans un même moment, la totalité de son moi stratifié par la sédimentation continuelle formée par la succession de ses expériences collectives et individuelles.

 

C'est en ce sens, que Georges Nadra travaille comme un peintre ancien. Sa toile est conçue comme un terrain d'écoute, un lieu d'investigations où il taille de plus en plus profondément pour restaurer des visions enfoncées et lointaines. Il émerge parfois, pour effacer ou voiler à l'aide d'un blanc calciné, soit pour mieux focaliser un fragment qui l'intéresse et qu'il encadre, comme une petite section découpée dans une zone des fouilles archéologiques entreprises dans son intimité, soit pour repousser dans sa mémoire profonde tout ce qu'il n'aime pas encore à comprendre, à accepter, ou bien ce qui pour le moment ne participe pas au rythme de son dialogue avec la matière couleur. Sa manière de procéder, libre et professionnelle, se maintient au niveau de l'imagination poétique (sans jamais l’enfreindre en glissant vers les descriptions) où rien de vérita-blement vécu ne se perd, car tous les fragments portent en soi la suggestion de la vision totale.

 

La vision oblique éveille la résonance d'une vision circulaire.

 

Georges Nadra est un peintre ancien qui vit durement la conscience du temps présent et du temps perdu, celui de poètes qui dénoncent la déperdition des sensations immédiates, tactiles, gustatives..., l'ignorance ou l'oubli du nom des arbres, des fleurs, des oiseaux, l'insensibilité à toutes les riches modulations des sons, des voix, des odeurs (celle du vent, de la pluie, de la neige, des herbes et des fruits). Nadra ouvre des fenêtres sur l'abîme de la conscience et de la mémoire en franchissant la polyphonie, ou mieux la cacophonie, la pollution acoustique et sensorielle du quotidien. Il perce des lucarnes, voies d'accès à l'espoir, à l'aube de suggestions de lumière, de paysages mentaux dans lesquels visions, parfums, résonances se mêlent dans la matière/couleur en modulations chromatiques.

 

 

En dégageant la mémoire poétique et en instaurant une vision lyrique, il engage le spectateur à une participation émotive, sensitive et clairvoyante: une vision oblique, qui lui permet, en même temps, de voir en avant et en arrière, et de maintenir ses racines dans la tradition et d'anticiper, de conjuguer mémoire du passé et nostalgie du futur.

 

Nadra entend des voix. Il écoute les voix et les contes du passé, pour les transposer dans la matière vive d'une peinture riche en prémonitions et projections et en transparences qui suggèrent une sorte de continuité spatio-temporelle, entre l'intériorité et l'extériorité, la psyché et la réalité, le vécu (traditions, passé, imaginaire infantile) et l'onirique, là ou monte l'appel ardent d'un futur encore incertain.

 

Georges Nadra, comme tout vrai peintre, transforme en langage la forme et le contenu, la connaissance et l'expression, toutes ses tensions intérieures, ses faiblesses et sa fragilité; mais aussi son énergie, son désir de contemplation, ses inventions rythmiques et chromatiques, sa volonté d'être présent aujourd'hui, en tant qu'artiste explorant le passé qui enserre comme un écrin les apparitions du futur.

 

Giorgio Segato, Sharjah, avril 1995 Critique d'Art